La figure de Christine de Pizan (1364-1431)
Biographie d'une grande femme de lettres...
Christine de Pizan, née en 1364 à Venise, est reconnue comme la première intellectuelle féministe de l'Europe à la fin de la période médiévale. Dès 1368, son père, Thomas de Pizan, médecin et astronome renommé de l’Université de Bologne, est appelé à la cour de Charles V à Paris, où il joue un grand rôle dans l’éducation de sa fille. Tandis que sa mère privilégie les activités féminines traditionnelles, Thomas de Pizan encourage sa fille à s'instruire. Elle reçoit une éducation à la cour française, ce qui est exceptionnel pour une femme de cette époque. Elle maîtrise l'italien, sa langue natale, et sait le lire, mais elle choisit d’écrire toute son œuvre en français. Elle possède également des notions de latin, suffisantes pour lui permettre d'accéder aux textes philosophiques, historiques, poétiques et religieux. Mariée dès l'âge de 15 ans, elle connaît un bon mariage avec son époux, Étienne de Castel (1380-1387), avant que la mort de son père et de son mari ne la laisse veuve et financièrement vulnérable. Contrairement à d'autres veuves, elle choisit d'écrire, une activité alors considérée comme masculine, pour subvenir à ses besoins. Elle conserve et organise ses premières compositions poétiques avant de constituer des recueils de plus en plus importants, qui sont soigneusement présentés à différents mécènes.
Christine s’impose rapidement dans le monde littéraire en produisant des œuvres allant de la poésie à la philosophie, en passant par la politique et la morale. Dès 1401, elle s'engage dans une controverse publique contre le Roman de la Rose (entre 1230 et 1280), défendant une image vertueuse des femmes.
Cette prise de position est saluée par certains et violemment attaquée par d’autres, notamment Jean de Montreuil, écrivain et humaniste de la cour de Charles VI, qui n’hésite pas à la comparer à une courtisane, insinuant qu’une femme ne peut disposer de la finesse intellectuelle nécessaire pour s’opposer à des hommes tels que Jean de Meung, poète connu pour sa suite du Roman de la Rose. Christine devient alors un symbole de contradictions : elle est célébrée comme une grande femme d’un côté, tout en étant accusée de pruderie et de conservatisme de l’autre. Elle prend conscience que sa notoriété est en partie due à sa condition féminine dans le monde de l’écriture. Dans Le Livre de la mutation de fortune (1403), elle raconte l’histoire d’une femme, veuve et pauvre, qui décide de se métamorphoser en homme pour s’autoriser à écrire. Cette transformation illustre les thèmes du travestissement, voire de la transidentité, dans la littérature française médiévale, mettant en avant la pression exercée sur les femmes pour adopter des rôles masculins lorsqu’elles souhaitent dépasser leur condition. Elle souligne le paradoxe de sa propre carrière : alors que sa féminité la rend célèbre, elle doit se transformer en homme pour être prise au sérieux. Ce trouble identitaire s’exprime dans son œuvre majeure, La Cité des Dames (1405), où elle imagine une ville utopique bâtie par des femmes pour les femmes, un refuge contre les critiques masculines et cléricales. À travers cette allégorie, elle remet en cause les préjugés de son époque, tout en défendant la dignité des femmes et leur rôle dans la société. Elle élargit également son propos en s’intéressant aux rapports entre les classes et en abordant la guerre et la paix.
Christine meurt aux alentours de 1431, au monastère de Poissy où elle s’est retirée après l’entrée des Bourguignons à Paris en 1418.
Une œuvre d’enseignement
Christine de Pizan considère que la sagesse et les valeurs de l'Antiquité grecque et romaine sont aussi importantes que les enseignements de l'Église pour former un homme de valeur. En intégrant ces mythes dans une perspective chrétienne, elle leur confère une portée spirituelle qui dépasse la simple morale, orientant les héros antiques vers une sagesse éternelle. Par exemple, l’exemplaire de l’Épître offert à Henry de Lancastre, roi d’Angleterre, vise à favoriser le retour de son fils, Jean de Castel à Paris. Cette œuvre marque un tournant dans la vie de Christine, qui passe de la poésie courtoise à la prose humaniste et chrétienne, tout en affirmant que la vérité peut être exprimée par une femme.